









. . Labyrinthes de la perception
1. Différents rythmes investissent l’espace. Five 2 One et Motet
s’élèvent quand on entre, les battements puissants de l’un et les mesures
au cordeau de l’autre mettent les corps en tension. La perception est en
alerte. S’élancent dans les airs les notes nocturnes de Straight, No Chaser. La sonorité est densité
sombre et éclatante, une invitation à traverser la nuit. Et le rythme se
spatialise, devient comme une structure qui imprime fortement la rétine. Devant
Strait, No Chaser, on franchit l’isthme, le mince détroit, qui nous
plonge dans les profondeurs opaques des nuits sans lune. Nous pénétrons la nuit
noire, sillonnée, traversée de trajectoires géométriques étrangement familière et
en même temps inconnues. Les toiles déclenchent comme des signaux
synesthésiques qui se communiquent au corps entier : la peinture est à son
échelle et le déborde à la fois. Elle propose de l’envelopper, de l’entraîner,
de le rendre à des sensations fondamentales. Nous sentons, magnétisés, la
tension entre les traits qui tracent et les couleurs solaires et marines, les
roseurs d’aube d’été qui prennent l’espace, s’étalent et auréolent les
volumes, des densités qui n’ont pas besoin de dessin, de contours. Les densités
chromatiques pures conditionnent le tracé de traits tendus, nerveux, poings
serrés, immiscés dans la matière lumineuse sans début ni fin de la peinture,
construisant des structures dynamiques. Nous voyons dans TwoBetween les
océans étaler le circuit de leur rotation terrestre entre les deux disques
polaires à face unique. Nous sommes harnachés sur une roue de manège à Coney
Island, dans le rosissement éclatant du soir. Ces lignes qui tracent et
bifurquent, laissent leurs traces parallèles en même temps qu’elles bouclent,
organisent une sortie du temps tel que l’on a coutume de l’imaginer, linéaire.
Ce temps fabriqué des calendriers et des années dont on fait le décompte est en
fait illusoire, qui nous fait croire que le temps coule, s’écoule en ligne
droite et s’invisibilise, disparaît. Ces lignes de temps spatialisées dans la
peinture s’approchent très près d’une perception intime du temps. Nous touchons
des yeux la nuit des temps, et nous regardons, comme la preuve du temps
restauré, s’épanouir de l’autre côté de l’espace la très ancienne fleur de
lotus sous son nom égyptien primordial Seshen gorgé de sens solaire et
démiurgique.
2. Il y a une nouvelle de Borgès qui s’intitule « Le jardin
aux sentiers qui bifurquent » qui présente une structure de narrations
emboîtées où la dernière dévoile que l’histoire racontée est un labyrinthe
contenant toutes les options narratives possibles. La fiction borgésienne,
généreuse, ouverte, embrasse en même temps l’infinité des
possibilités : les adoptant toutes simultanément, elle crée ainsi
divers avenirs, divers temps qui prolifèrent et bifurquent. Mais la fiction
ultime, chez Borgès, qui adopte de front les deux principes formels de la
profusion et de la simultanéité, est la bibliothèque de tous les livres,
le livre de tous les livres, le labyrinthe de tous les
labyrinthes, obéissant à une logique réticulaire et paradoxale impossible.
L’écriture pour Borgès ne peut conduire qu’au souffle d’une simple évocation,
qu’à une vision grandiose et nécessairement fugitive, disparue aussitôt
qu’invoquée, devant s’anéantir pour suggérer le Tout. Comme si l’écriture
devait se raréfier, reconduire à un état antérieur à un Big Bang initial pour
évoquer l’ineffable pluralité infinie des choses, profuses et simultanées.
3. Alors devant les bifurcations des tracés et les proliférations
chromatiques, les interceptions temporelles et les propagations spatiales que
présentent ici les peintures de Paul Pagk, c’est comme si l’on sentait
singulièrement par contraste ce que la peinture peut faire de différent, et
quelle sorte d’affirmation ou de proposition elle est. Ces peintures affirment
un sens immanent, non évanescent, non exténué de l’existence. Cependant elles
proposent à celle et celui qui regardent de considérer un type de présence qui
n’a pas la distinction qu’on a coutume d’attribuer aux choses. La peinture de
Paul Pagk, en effet, brouille la perception seulement conceptuelle de
celle et celui qui regardent. Elle lui propose une expérience perceptuelle et
sensorielle qui implique esprit et corps d’un même tenant, déjouant la
dissociation ordinaire de la vision mentale et de la sensation corporelle. La
discrimination mentale et la perception sensorielle se mêlent, quand les yeux
plongent dans cette matière étale aux chromatismes éclatants et sonores. Ces
peintures sont imposantes, ou impressionnantes, impressionnantes dans ce sens
que les impressions que nous fait la peinture ici donnent accès à une sorte de
continuum perceptuel comme infini. Impressionnantes parce que la proposition
déclinée en une dizaine de toiles est de sortir des sentiers battus du temps
orienté, linéaire, et aussi de faire une expérience très particulière de
l’espace en étant dans toutes les dimensions sensorielles en même temps. Le
tableau est ce grand catalyseur qui implique non seulement le temps et l’espace
ici et maintenant mais tous les temps et les espaces qui ont existé. Mais cela
ne signifie pas que le continuum perceptuel qu’active la peinture de manière
propre soit homogène. C’est ainsi que Paul Pagk a commencé à laisser la
naissance de la toile apparente. La peinture, si elle n’a ni début ni fin,
contient une multitude de temps, éphémères, arrêtés, repris, répétés, durables,
disparus, avenirs, tourbillonnants comme dans Spinning Top.
4. Tous ces temps se communiquent dans l’expérience spatiale que
vous propose la peinture, qui peut complètement vous faire perdre l’échelle une
fois que votre corps et votre esprit ne font plus qu’un. Vous pouvez
complètement vous perdre, et vous retrouver en suspension dans la toile, mais
vous ne serez pas hors du monde. Cette proposition anti-séparatiste,
plurisensorielle, syncrétique est une invitation à faire une toute autre
expérience de l’espace non orienté, non borné, mais bien réel, dense et
vaste. Vous voyez par l’œil d’Horus, érigé au sein du bleu céleste de la
mer mêlée au ciel. Et vous savez désormais que ce mariage du chromatisme
volumétrique et de la réticulation fine et persévérante suspend toute finalité
intéressée et vous rend la liberté de tout considérer et sentir, et vous donne
la possibilité de reprendre le cours du temps tourné vers l’utile sans oublier
la leçon éclatante d’Anaphora. La vie, après tout, ce n’est peut-être
pas autre chose que du jazz, celui du Duke, écrit certes mais surtout longuement
improvisé quand on perd ses repères, qui ne doivent pas de toute façon nous
contraindre : les repères demeurent des indications remarquables, distinctes,
comme ces trois disques de 3 Circles, mais ils ne sont que des éléments
d’une partition de vie en majeure partie non écrite et ressemblant à un
labyrinthe paradoxal.
5. Les peintures de Paul Pagk nous font entrer dans ces
labyrinthes de la perception à l’échelle de la nature entière.
Mériam Korichi (2019)
Philosophe, metteure en scène et créatrice des Nuits de la philosophie
Labyrinths of Perception
1. Different rhythms
pervade the space. Five 2 One and Motet rise up before us as we
enter. The drum beat of
the first and the extremely precise measures of the second are electrifying. Our
perception is
challenged. Nocturnal notes of Straight, No Chaser rise
in the air. The sound is dark, radiating density. It is an invitation to journey through the
night when rhythm becomes space and transforms into a brilliant
structure that we behold. Confronted by the
painting Straight No Chaser, we cross the narrow strait, entering
the
opaque depths of moonless
nights. We enter the black night enveloping a crisscross pattern of geometric paths, strangely familiar
and yet unknown. The paintings send synesthetic signals to the entire body. The
paintings are in harmonious proportion with the viewer’s body and
yet, at
the same time, they are overwhelming. They are
ready to
engulf the viewer, to take hold, to reduce us to fundamental sensations.
Magnetized, we feel the tension between the stretching lines and the brilliant
colors, evocations of the
sun or the sea or a
mid-summer dawn. The
colors possess the
space, radiate out,
make the volumes glow. They are pure density, without any need for explicit
outlines.
This pure chromatic density empowers the lines to stretch,
tensely
and nervously,
as if with clenched fists, and to intrude into the bright, endless painting, building
dynamic structures. With TwoBetween, we see the
oceans deploy on the
circuit of their rotation between the two one-sided polar disks. We are riding
the Wonder Wheel at Coney Island, in the radiant pink evening. These
stretching and forking lines, making their mark, parallel and circling,
offer an escape from our customary notion of time as linear. Such time, made up by calendars,
quantified and divided,
has us
believe that it
flows only in one direction and then
disappears. This notion is, in fact, an illusion. The timelines
that materialize in Paul
Pagk’s paintings
come approach a very intimate perception
of Time. Our eyes touch the
mists of time and, as proof of time found again, we see the ancient lotus
flower bloom under its primary Egyptian name, Seshen, filled with sun and
demiurgic meaning.
2. There is a short story by Borgès
entitled “The Garden of Forking Paths”. It has a complex structure that leads to the idea that the story told in it
is a labyrinth comprising
all possible narrative options. Borgès’s fiction, generous and open, simultaneously embraces the
infinity of possibilities. Taking all
of them in, it creates a plurality of futures, a plurality of times that multiply and branch out. For
Borges, the ultimate fiction is the library of all libraries, the book
of all books, the labyrinth of all labyrinths, following a reticular,
paradoxical, and
impossible logic. For Borgès, writing cannot but end up in the breath of a
simple invocation, an astounding vision that is necessarily fugitive, gone as quickly as it appears, destined to abolish
itself while it suggests the
totality of everything. As if the process of writing had to rarefy itself, to
lead to a state prior to an initial Big Bang, in order to invoke the
inexpressible infinite plurality of things, in all of its profusion and simultaneity.
3. As we contemplate the forking patterns and the chromatic
profusion, the temporal interceptions and the spatial propagations of Paul
Pagk's paintings, we experience
the ways in which painting is different, and the power and affirmation contained in it. These paintings convey an
immanent sense of existence, of non-fading away. Nonetheless, the
paintings compel the
viewer to take into account a sort of presence that does not have the distinction we customarily confer to things.
Paul Pagk’s painting challenges the
domination of conceptual perception of the mind. It offers a perceptual
and sensory experience that engages the body and the mind at
once, dispensing with the usual dissociation between intellectual comprehension
and bodily sensation. Rational
discernment and sensory perception become conflated as the eye absorbs color as
matter imbued with intense chromatic and sonorous qualities. The undeniable
presence of these paintings opens the door to an infinite perceptual continuum.
More impressively yet: within the space of a dozen paintings, Paul Pagk forces
us to get off the beaten track of linear time and to engage all of our senses
in experiencing space in a very particular way. Painting is the great catalyst
through which we experience time and space - not only in the here and now, but
in all of their past and future dimensions. But it does not mean that the
perceptual continuum that painting activates is homogenous. This is the reason
why Paul Pagk, recently, started to make apparent the beginning of his painting
process. If painting has no beginning and
no end, it contains a multitude of times: ephemeral, interrupted, recurrent, lasting, lost, future, stationary, or whirling like Spinning Top.
4. All these different notions
of time are
conveyed by the spatial experience embodied in the
paintings presented here, and you can easily loose your way as the mind and
body merge in contemplation. You can get completely lost, suspended in the
painting – yet still remain very much in this world. Multi-sensory and
syncretic, this work is an anti-separatist manifesto, an invitation to a wholly
different experience of space: a space that is non-directional and non-bounded,
but deeply real, dense and vast. You see through the eyes of Horus,
poised in the midst of celestial blue of sea mixed with sky. And from this
moment on, you know that the union between spatial chromatism and thin yet
persistent reticulation suspends any preconceived idea, allowing you the
freedom to think and feel. It
enables you to go back to the linear course of utilitarian time without
forgetting the brilliant lesson
of Anaphora: perhaps, life is only jazz after all, evocative of Duke’s music, some of it written and
some improvised, unmoored from reference points which should never be a
restraint in any case. Points of reference are distinct and clearly marked
indications, like Pagk’s 3 Circles, but they are only discrete elements
of a life score, a score that is largely unwritten, a paradoxical labyrinth.
5. Paul Pagk’s paintings invite us into these labyrinths of perception
which are as open and wide as Nature itself.
Mériam
Korichi (2019)
Philosopher, stage director, and creator
of the Nights of Philosophy
accompanying book with text Labyrinths of Perception:

english:
http://www.blurb.fr/b/9353973-paul-pagk-interaction
french:
http://www.blurb.fr/b/9345341-paul-pagk-interaction
LE FIGAROSCOPE April 10 to 16, 2019LA COULEUR MUSICALE DE PAUL PAGKPAR SOPHIE DE SANTISOn plonge dans les toiles abstraites de Paul Pagk comme dans une piscine d’eau douce. L’éclat des pigments purs qu’il broie lui-même à l’huile apporte cette profondeur vert turquoise, jaune soleil, rouge vermillon à ses très grands formats .... Le regard s’y perd avec délectation. À peine distrait par des lignes tracées à main levée, qui semblent répondre à un schéma mathématique. Mais Paul Pagk assure qu’il n’en est rien. Tout est intuitif, jamais tracé d’avance. Il serait plutôt influencé par les notes dansantes du jazz. Rendant même hommage au Duke avec des portées de musique dansant dans l’espace. On pourrait identifier aussi des circuits de microprocesseurs ou même des dessins d’une architecture imaginaire. Influencé par les maîtres de l’abstraction (de Mondrian à Ellsworth Kelly), Paul Pagk, 57 ans, installé à New York, connaît la musique. Comme dans un chant choral, ses monochromes se font écho en toute harmonie.https://www.lefigaro.fr/arts-expositions/la-couleur-musicale-des-toiles-mathematiques-de-paul-pagk-20190414
THE MUSICAL COLOR OF PAUL PAGKBY SOPHIE DE SANTIS"One plunges into Paul Pagk’s abstract paintings as though into a freshwater pool. The radiance of pure pigments - turquoise green, sunshine yellow, vermillion red, all hand-ground by the artist in oil - brings depth to his large scale paintings. The gaze wanders, lost in delight; barely distracted by freehand-drawn lines that seem to follow some mathematical formula. Paul Pagk insists that there is none: everything is intuitive, never pre-planned. He might rather be influenced by the dancing notes of jazz, even paying tribute to the Duke with staves of music dancing across the painterly space. One could also identify microprocessor circuits or even drawings of imaginary architecture. Influenced by masters of abstraction (from Mondrian to Ellsworth Kelly), the New York-based 57-year-old Paul Pagk knows the music. Like in a choral composition, his monochromes echo in complete harmony.”










